Dec 2, 2025

La “crèche judéo-chrétienne” de Bruxelles, vraiment ?

La nouvelle crèche installée sur la Grand Place de Bruxelles est le lieu de tous les fantasmes, un attracteur d’idéologies confusantes, le miroir d’une époque où tout est susceptible d’être instrumentalisé. A peine inaugurée, la scène de la nativité devenait l’objet d’un simulacre de débat religieux dans une société réellement obsédée par l’identité. A Golem, un texte a particulièrement attiré notre attention : un éditorial de Romain Goffinet dans SudInfo (29/11/2025) qui s’inscrit dans le discours de la menace existentielle devant la perte culturelle. Dans sa défense des traditions, le journaliste avance sans sourciller que “par définition, une crèche renvoie à la culture judéo-chrétienne à la base de notre société”. Il y a tellement de confusion dans cette phrase qu’il faudrait une longue démonstration pour démêler les fils de fake news, idéologie droitière, islamophobie et effacement culturel. Nous allons nous cantonner à pointer quelques éléments. 1. La scène de la nativité est une image proprement chrétienne qui n’a pas de lien avec la religion ou les cultures juives. Si Jésus nait, vit et meurt en Juif, la représentation de sa naissance prend son sens dans la religion forgée par ses disciples et non dans sa communauté d’origine. Certains groupes religieux protestants appartenant à la mouvance “messianique", notamment aux États Unis et en Amérique latine, se réclament à la fois de la théologie chrétienne et des rituels juifs, mais seulement pour mieux convertir ces derniers. 2. Si le journaliste entend par “culture judéo-chrétienne” l’origine juive du christianisme, il ne devrait pas aller jusqu’à falsifier l’histoire, sachant que ce n’est que lors du concile Vatican II que l’Église catholique a reconnu ce lien de parenté (déclaration “Nostra Aetate”, 1965), et encore à demi-mot. Dans l’idéologie traditionnelle de l’Église, le christianisme a constitué une nouvelle alliance qui annule et remplace la première, transformant les chrétiens en “nouvel Israël". Dans le pire des cas, cette théologie de la substitution (née entre le Ier et le IIIème siècles) a servi à justifier la violence séculaire contre les Juifs. Dans le meilleur des cas, elle considère le judaïsme comme l'ancien peuple élu de dieu derrière le nouveau peuple élu, les chrétiens (rappelant au passage que la notion de “peuple élu” appartient également au christianisme). 3. Comme l’a rappelé le socio-anthropologue Hamza Esmili lors d’une récente conférence réalisée par Golem, “l’expression de culture judéo-chrétienne est terriblement insultante, après des siècles de persécution de l’Europe chrétienne contre les Juifs”. En effet, cette expression de facture récente (elle date du XIX siècle) efface la violence structurelle à laquelle les Juifs ont fait face dans l'histoire européenne, mais aussi la condition minoritaire qui a été la leur depuis l’Antiquité, et ce, jusqu’à aujourd’hui. Parler de “culture judéo-chrétienne” est une manière d’effacer ce statut de minorité et la responsabilité européenne dans l’antisémitisme historique. Un certain nombre de Juifs, effrayés de redécouvrir la condition minoritaire au XXIe siècle, se reconnaissent malheureusement dans ce mythe, qui est plus rassurant que l’idée d’un retour au passé. De manière plus idéologique, des organisations et polémistes mobilisent ce mythe au service d’agendas réactionnaires dans une logique de “choc des civilisations”. 4. Opposer une prétendue “culture judéo-chrétienne” aux autres cultures qui ne partageraient pas “ces traditions” -et plus particulièrement à l’islam, cible implicite des discours dénonçant la crèche à Bruxelles- est aussi mensonger. Premièrement car nous avons établi qu’il ne s’agit pas d’une tradition juive, mais également si on tient compte de la présence millénaire de communautés juives dans les pays arabo-musulmans et au-delà, qui a donné lieu à des formes culturelles judéo-arabes. L’idée d’une culture “judéo-chrétienne” est ainsi un double effacement : celui de la violence et celui des cultures juives non européennes, qui ont prospéré dans le bassin méditerranéen pendant des siècles. 5. L’utilisation de cette expression est, dans le contexte des paniques morales actuelles, une énième instrumentalisation du judaïsme et des cultures juives. L'auteur de cet édito aurait été plus honnête s'il avait affirmé, comme il le pense sûrement, que l'Europe est chrétienne et que la chrétienté “est à la base de notre société”, mais cela aurait été moins politiquement correct. Parler de “culture judéo-chrétienne” permet de donner un vernis d’inclusivité et de diversité à une idée conservatrice et historiquement inexacte, car que faire des origines grecques, des origines romaines et des origines que ces derniers qualifiaient de “barbares”, tout autant constitutives de l’Europe ? C’est aussi prendre à revers la modernité laïque, qui exige notamment de l’État de mettre sur un pied d’égalité les différentes traditions religieuses, égalité de traitement inextricablement liée à la fin des “religions d’État”. 6. Pour finir, l’éditorialiste fait un parallèlle entre Noël et Hanukkah, où il voit des valeurs communes. Or, Hanukkah ne représente aucunement, comme le prétend l’auteur, “le partage inconditionnel, la fraternité, la solidarité, la main tendue vers les autres”, mais la victoire militaire des Maccabées face aux tentatives d’effacement culturel d’Antiochus et la résistance à l’assimilation... D’ailleurs Hanukkah approche et le rappel de cette résistance n’a rien perdu de son actualité... pour en savoir plus, stay tuned

La nouvelle crèche installée sur la Grand Place de Bruxelles est le lieu de tous les fantasmes, un attracteur d’idéologies confusantes, le miroir d’une époque où tout est susceptible d’être instrumentalisé. A peine inaugurée, la scène de la nativité devenait l’objet d’un simulacre de débat religieux dans une société réellement obsédée par l’identité. A Golem, un texte a particulièrement attiré notre attention : un éditorial de Romain Goffinet dans SudInfo (29/11/2025) qui s’inscrit dans le discours de la menace existentielle devant la perte culturelle. Dans sa défense des traditions, le journaliste avance sans sourciller que “par définition, une crèche renvoie à la culture judéo-chrétienne à la base de notre société”. Il y a tellement de confusion dans cette phrase qu’il faudrait une longue démonstration pour démêler les fils de fake news, idéologie droitière, islamophobie et effacement culturel. Nous allons nous cantonner à pointer quelques éléments. 1. La scène de la nativité est une image proprement chrétienne qui n’a pas de lien avec la religion ou les cultures juives. Si Jésus nait, vit et meurt en Juif, la représentation de sa naissance prend son sens dans la religion forgée par ses disciples et non dans sa communauté d’origine. Certains groupes religieux protestants appartenant à la mouvance “messianique", notamment aux États Unis et en Amérique latine, se réclament à la fois de la théologie chrétienne et des rituels juifs, mais seulement pour mieux convertir ces derniers. 2. Si le journaliste entend par “culture judéo-chrétienne” l’origine juive du christianisme, il ne devrait pas aller jusqu’à falsifier l’histoire, sachant que ce n’est que lors du concile Vatican II que l’Église catholique a reconnu ce lien de parenté (déclaration “Nostra Aetate”, 1965), et encore à demi-mot. Dans l’idéologie traditionnelle de l’Église, le christianisme a constitué une nouvelle alliance qui annule et remplace la première, transformant les chrétiens en “nouvel Israël". Dans le pire des cas, cette théologie de la substitution (née entre le Ier et le IIIème siècles) a servi à justifier la violence séculaire contre les Juifs. Dans le meilleur des cas, elle considère le judaïsme comme l'ancien peuple élu de dieu derrière le nouveau peuple élu, les chrétiens (rappelant au passage que la notion de “peuple élu” appartient également au christianisme). 3. Comme l’a rappelé le socio-anthropologue Hamza Esmili lors d’une récente conférence réalisée par Golem, “l’expression de culture judéo-chrétienne est terriblement insultante, après des siècles de persécution de l’Europe chrétienne contre les Juifs”. En effet, cette expression de facture récente (elle date du XIX siècle) efface la violence structurelle à laquelle les Juifs ont fait face dans l'histoire européenne, mais aussi la condition minoritaire qui a été la leur depuis l’Antiquité, et ce, jusqu’à aujourd’hui. Parler de “culture judéo-chrétienne” est une manière d’effacer ce statut de minorité et la responsabilité européenne dans l’antisémitisme historique. Un certain nombre de Juifs, effrayés de redécouvrir la condition minoritaire au XXIe siècle, se reconnaissent malheureusement dans ce mythe, qui est plus rassurant que l’idée d’un retour au passé. De manière plus idéologique, des organisations et polémistes mobilisent ce mythe au service d’agendas réactionnaires dans une logique de “choc des civilisations”. 4. Opposer une prétendue “culture judéo-chrétienne” aux autres cultures qui ne partageraient pas “ces traditions” -et plus particulièrement à l’islam, cible implicite des discours dénonçant la crèche à Bruxelles- est aussi mensonger. Premièrement car nous avons établi qu’il ne s’agit pas d’une tradition juive, mais également si on tient compte de la présence millénaire de communautés juives dans les pays arabo-musulmans et au-delà, qui a donné lieu à des formes culturelles judéo-arabes. L’idée d’une culture “judéo-chrétienne” est ainsi un double effacement : celui de la violence et celui des cultures juives non européennes, qui ont prospéré dans le bassin méditerranéen pendant des siècles. 5. L’utilisation de cette expression est, dans le contexte des paniques morales actuelles, une énième instrumentalisation du judaïsme et des cultures juives. L'auteur de cet édito aurait été plus honnête s'il avait affirmé, comme il le pense sûrement, que l'Europe est chrétienne et que la chrétienté “est à la base de notre société”, mais cela aurait été moins politiquement correct. Parler de “culture judéo-chrétienne” permet de donner un vernis d’inclusivité et de diversité à une idée conservatrice et historiquement inexacte, car que faire des origines grecques, des origines romaines et des origines que ces derniers qualifiaient de “barbares”, tout autant constitutives de l’Europe ? C’est aussi prendre à revers la modernité laïque, qui exige notamment de l’État de mettre sur un pied d’égalité les différentes traditions religieuses, égalité de traitement inextricablement liée à la fin des “religions d’État”. 6. Pour finir, l’éditorialiste fait un parallèlle entre Noël et Hanukkah, où il voit des valeurs communes. Or, Hanukkah ne représente aucunement, comme le prétend l’auteur, “le partage inconditionnel, la fraternité, la solidarité, la main tendue vers les autres”, mais la victoire militaire des Maccabées face aux tentatives d’effacement culturel d’Antiochus et la résistance à l’assimilation... D’ailleurs Hanukkah approche et le rappel de cette résistance n’a rien perdu de son actualité... pour en savoir plus, stay tuned

Golem Belgique - 2026 - Tous droits réservés - Politique de confidentialité