Nov 22, 2025

Fantasmer les noms : un élément clé de la mécanique antisémite

La figure de l’homme politique belge Jean Gol, décédé en 1995, a été à plusieurs reprises la cible d’attaques antisémites, comme le rappelle la récente profanation de sa tombe. Un signe révélateur de ce racisme est l’obsession autour de son nom, qui continue de faire l’objet d’un véritable acharnement, même 30 ans après sa disparition. L’idée que le “vrai” nom de Jean Gol était “Goldstein” ou “Golstein” est très répandue, elle figure dans des articles récents de la VRT, De Standaard (qui a depuis rectifié l’erreur), Knack, mais aussi dans Le Vif et Courrier international.

L’obsession du “vrai” nom apparait également dans cette citation de Sam van Rooy, dans laquelle le député du Vlaams Belang mentionne de manière opportuniste la profanation de la tombe de Jean Gol:

La notice Wikipédia consacrée à Jean Gol reprend cette invention en citant le journal De Standaard, preuve que la présence d’une source journalistique n’est pas toujours gage de vérité:

La section “Discussion” de la page Wikipédia dévoile la ténacité de la croyance et retrace la constance avec laquelle les contributeurs modifient régulièrement les rectifications de la famille Gol concernant leur nom de famille:

On le sait, les noms juifs font fantasmer, par ce qu’ils dévoilent mais aussi par ce qu’ils voilent. Léon Blum fut victime de ce stratagème antisémite, la presse l'ayant accusé de dissimuler son “véritable” patronyme qui aurait été “Karfunkelstein”. Cette légende tenace – encore reprise près de dix ans après sa mort dans une notice du Petit Larousse! - fut inventée par la presse d’extrême droite afin de délégitimer Blum en en faisant un “faux français” dont la pseudo naturalisation (inexistante) ne masquerait pas la judéité.

A la fin du XIX siècle français, le Juif dissimulé structure l’imaginaire de l’altérité. Le grand prêtre français de l’antisémitisme moderne, Edouard Drumont, écrit dans La France juive que “Le Juif dangereux, c’est le Juif vague (...) c’est l’animal nuisible par excellence et en même temps l'animal insaisissable (...) Pour voir ses Juifs, Napoléon exigea d’abord qu’ils prissent des noms”.

La saisie automatique du moteur de recherche Google révèle non seulement l’obsession pour le nom “Gol”, mais également les fantasmes qu’il projette (associé à “Mossad”, “sioniste”)

Comme l’ont largement expliqué les spécialistes de l’antisémitisme, l’émancipation des Juifs, rendue possible par la Révolution française, les fait sortir du ghetto et leur permet de s’intégrer dans la société majoritaire. Or, ce processus se fait au prix d’une perte des signes d’appartenance visible, car à part le nom de famille, les Juifs deviennent une minorité invisible qui parle comme les autres, s’habille comme les autres et fait les mêmes métiers que les autres. Le patronyme est le seul élément capable de les visibiliser, ce qui explique l’obsession antijuive pour les noms, qui dévoilent des sonorités étrangères et sur lesquels on projette les caractéristiques fantasmées du groupe. Lorsque le nom n’est pas assez juif, il faut combler le manque pour assouvir le fantasme. De Gol, on passe à Goldstein.

Comment ne pas se souvenir de cette citation de Jean-Marie Le Pen? "Je ne savais pas que Patrick Bruel était juif. (...) S'il s'était appelé Moshe, je l'aurais tout de suite compris...". Le juif dissimulé est définitivement un motif classique de l’imaginaire antisémite, qu’il s’agit de dévoiler pour le bien public.

Aux dernières nouvelles, la famille de Jean Gol, ayant apporté à Wikipédia la preuve du nom original en apportant un certificat de l’état civil, s’est vu rétorquer que le certificat est une source primaire moins fiable qu’un article de presse. Actuellement, la page affiche la mention suivante, preuve que les biais de la presse flamande par rapport aux Juifs (que nous avons dénoncé dans ce post) sont du pain bénit pour la mécanique raciste:

Le média flamand concerné a corrigé son article et retiré la mention de “Jean Goldstein” à la suite d’une demande de rectification. Or, l’erreur journalistique a malheureusement participé à “la tradition consistant à débusquer les Juifs en révélant leur nom caché”, selon les mots de Meir Waintrater*.

* “A quoi on reconnait un sioniste”, L’Arche, 2010.

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