Témoignages antisémitisme : Injonction à se positionner sur Israël

1 Une séance de travail avec une troupe de théâtre, les blagues fusent dans tous les sens et je ne sais plus comment mais on arrive sur une blague où quelqu’un dit : “qui est nazi ici ?” Et plusieurs personnes lèvent la main. Le problème n’est pas là, car dans ce contexte, c’était du 1000ème degré. Pour enchérir, je dis « ah, alors, qui est Juif ici? ». Et évidemment, je suis le seul à lever la main. Par contre, une personne enchaîne directement en me regardant, sans aucun contexte, avec « ah, et qui est Palestinien ici? Ah bah non, ils sont tous morts ! ». Gros blanc.

2 Je suis Juive et on veut constamment me parler d’Israël, faire des débats, me demander si je suis sioniste dès le premier jour où on se rencontre, etc. Une petite anecdote : quelqu’un m’a dit qu’il fallait qu’on discute d’Israël pour savoir si j’étais une bonne personne ou pas, avant de pouvoir aller plus loin.

3 Étant architecte, je me suis retrouvé sur un chantier où l’entrepreneur m’a alpagué en me demandant si j’étais juif. Après l’avoir affirmé, il m’a alors demandé si j’étais un bon ou un mauvais Juif. Un Juif de “là-bas” ou pas. Après lui avoir seulement annoncé ne pas être israélien, il a sorti : “Ok parfait. Sinon, il fallait que je te casse la gueule.” Je ne suis plus ce chantier.

L’injonction faite aux Juifs de se positionner sur Israël : une pression injuste et essentialisante

  • Les Juifs subissent souvent une pression pour se prononcer sur les politiques d’Israël, quel que soit leur lieu de vie, leur citoyenneté ou leur opinion personnelle. Cette exigence sert de préalable à toute rencontre ou dialogue.
  • Ce mécanisme rappelle l’injonction faite aux Musulmans de “se désolidariser” immédiatement lors d’attentats terroristes en Europe, une manière de les tenir pour responsables par association. Cette exigence et suspicion implicite est dénoncée – à juste titre – comme étant islamophobe et raciste par la gauche, qui refuse de généraliser des actes criminels à toutes les personnes arabo-musulmanes. Cette attitude doit aussi être combattue, et pour les mêmes raisons, quand il s’agit de personnes juives.
  • Le slogan “Not in my name” (pas en mon nom) est souvent utilisé par des Juifs pour répondre à ces projections, mais il reflète aussi une forme de jeu imposé où il faut constamment rassurer et prouver qu’on est un “bon Juif”, montrer “patte blanche”.
  • Cette logique crée une essentialisation : comme si chaque Juif-ve était responsable des actes d’Israël, quand bien même le gouvernement de cet État prétendrait parler en leur nom, ce qui est loin d’être prouvé.
  • On ne demande pas aux Chinois ou aux Américains de répondre des actes de leur gouvernement, on ne leur demande pas d’expliciter s’ils adhèrent ou pas à leur idéologie. Cette injonction faite aux Juif-ves Européens est d’autant plus absurde qu’ils n’ont pas la nationalité israélienne et ne votent pas dans ce pays. Ils et elles n’ont pas à se justifier de leurs liens familiaux ou collectifs avec Israël, qui ne sont pas l’équivalent d’un soutien à son gouvernement. 
  • Bien sûr que les opinions d’un Juif qui soutient la politique israélienne peuvent être contestées, mais sur des bases politiques et idéologiques et non sur son identité ou sa qualité de juif.
  • Cette suspicion ambiante est internalisée par beaucoup de personnes qui adaptent leur comportement pour éviter les accusations, ce que Bourdieu décrit comme une stratégie d’ajustement social (similaire au Black Dandyism)

 

Il faut distinguer entre une curiosité légitime et respectueuse sur les opinions politiques et une interrogation accusatoire systématique fondée sur l’appartenance ethno-religieuse.