Je travaillais en plaine de vacances. Un jour où il n’y avait pas d’enfants, on mangeait en équipe. J’ai lavé mon assiette de mon côté, car je n’aime pas faire la vaisselle des autres. Une des directrices m’a dit: “T’as fait ta vaisselle en juif”. J’ai dit qu’on ne disait pas cela. J’ai dû passer 45 minutes face à des arguments du type “on ne peut plus rien dire”.
Je ne suis pas juif moi-même.
D’où viennent les stéréotypes associant les Juifs au fait d’agir en cachette, de manière vicieuse, perfide ?
L’expression « agir en juif », utilisée pour désigner un comportement perçu comme égoïste, avare ou intéressé, n’est pas anodine. Elle puise dans un imaginaire ancien et profondément ancré dans l’histoire européenne : celui d’un rapport pathologique à l’argent que l’on projette sur les Juifs.
Dès le Moyen Âge, des interdictions religieuses empêchent les chrétiens d’exercer certains métiers liés à l’argent, comme le prêt à intérêt. Ce sont donc souvent des Juifs, déjà exclus de nombreuses autres professions, qui se retrouvent relégués dans ces secteurs. Avec le temps, cette position contrainte est transformée en soupçon moral : la figure du Juif devient peu à peu celle du « profiteur », du « radin », de l’usurier, de celui qui refuse de partager.
Rôle des alliés : briser les exceptions dans les luttes antiracistes
Dans les espaces antiracistes, il est essentiel de rappeler que l’antisémitisme n’est pas une lutte à part, ni une affaire exclusivement « communautaire ». Comme pour toutes les formes de racisme, les personnes non concernées peuvent — et doivent — intervenir lorsqu’elles sont témoins de micro-agressions ou de propos problématiques.
Trop souvent pourtant, lorsqu’il s’agit des Juifs, une forme d’exception tacite s’installe.
Des propos qui seraient immédiatement reconnus comme racistes envers d’autres groupes sont relativisés, voire justifiés. Le fameux “on ne peut plus rien dire” — une rhétorique typique des droites réactionnaires, utilisée pour délégitimer les luttes des minorités — est parfois recyclé, y compris dans certains milieux de gauche, pour esquiver les critiques concernant les propos antisémites.
Cette indulgence n’a pas lieu d’être. Le combat contre l’antisémitisme ne doit pas être vu comme une “cause à part”, mais intégré pleinement aux luttes contre toutes les formes de domination. Il ne peut y avoir de projet émancipateur sans une vigilance égale envers toutes les oppressions.