Etre Juif-ve sur les applications de rencontre, le match de trop.
Essentialisation, injonctions et assignations identitaires
Cela fait plusieurs années que je suis sur les applications de rencontre. Et, comme beaucoup de Juives et de Juifs aujourd’hui, je me suis progressivement retrouvée à devoir réfléchir à la visibilité de ma judéité dans des espaces où cela ne devrait pourtant pas être un sujet.
Je ne vais pas raconter toutes les fois où, au détour d’une conversation (sur mon travail notamment), après avoir mentionné être juive, j’ai reçu des remarques déplacées, des sous-entendus ou des projections.
J’avais peut-être naïvement commencé à croire que renseigner le critère « appartenance religieuse ou culturelle » sur une application de rencontre ne poserait plus autant de problèmes.
Rien que le fait de devoir me demander s’il est prudent ou non d’afficher que je suis juive sur un site de rencontre me paraît déjà anormal.
Pourtant, j’ai fait le choix de le faire.
Cela a duré vingt-quatre heures.
Vingt-quatre heures avant que je retire cette information de mon profil à la suite de cet échange.
Après avoir déversé toute sa haine, il a directement annulé le match. Il a probablement trouvé le sommeil sans difficulté.
Moi, j’ai passé la nuit à tourner dans mon lit, avec une boule dans l’estomac qui grossissait à chaque heure qui passe.
Ce qui rend cette situation particulièrement violente, c’est qu’à la différence d’autres expériences où l’on découvre l’antisémitisme au fil de la conversation, ici, le match lui-même a été motivé par ma judéité affiché sur mon profil.
Non pas dans une démarche de rencontre, mais dans l’intention manifeste de me prendre pour cible.
La phrase d’accroche est déjà particulièrement osée. Comme beaucoup de personnes appartenant à des groupes minorisés, j’adopte dans un premier temps une stratégie d’évitement par l’humour. Quand il me dit : « Ton job c’est d’être juive ? C’est bien payé ? », je lui laisse encore le bénéfice du doute. Peut-être est-ce une tentative maladroite d’humour. Peut-être est-ce du millième degré. Peut-être que je me trompe.
Alors je réponds sur le même ton.
Mais il enchaîne avec Patrick Bruel.
À ce moment-là, je commence à comprendre ce qui se joue et je ressens un profond malaise.
Je sais déjà que je ne vais pas lui faire un cours sur les rapports de pouvoir. Je ne vais pas lui expliquer que la lecture antisémite de l’affaire Bruel évacue tout ce qui devrait pourtant être au centre de la discussion : les violences faites aux femmes, les rapports de pouvoir, la domination masculine et l’impunité dont bénéficient certains hommes en raison de leur statut social.
Suis-je réellement réduite à cela sur les dating app ?
Argumenter que si Bruel a commis des violences, ce n’est pas sa judéité qui les explique, mais les mécanismes bien documentés qui permettent à des hommes riches, célèbres et en position de force d’agir en toute impunité ? Dois-je lui expliquer que déplacer la focale vers son identité juive revient à invisibiliser les victimes réelles ?
Plutôt que d’entrer dans ce débat, je choisis une autre stratégie : pousser jusqu’à l’absurde les clichés antisémites qu’il mobilise. Je me dis que plus c’est caricatural, plus l’absurdité lui sautera aux yeux.
Mais il enchaîne alors avec « les dossiers secrets d’Epstein ».
Là, je comprends.
Je comprends qu’il ne s’agit pas d’humour. Je comprends que je suis simplement en train d’assister au déroulé d’un imaginaire antisémite : sortir les noms de Juifs célèbres les uns après les autres, construire des associations, des sous-entendus et attendre que la personne en face se justifie d’une identité qui lui a été assignée.
Alors j’anticipe la suite de la liste qu’il semblait avoir en réserve.
Et, l’herbe coupée sous le pied, il me répond finalement par un très classique :
« Free Palestine. »
Jusque-là, malgré les signaux d’alerte, j’essayais encore de me convaincre (naïvement) qu’une discussion restait possible, qu’il pourrait réaliser la violence de ses propos et s’en excuser.
Le malaise que je ressentais depuis le début de l’échange s’est transformé en coup de poing dans le bide.
Ce qui est à l’œuvre ici n’a rien à voir avec les souffrances des palestinien.nes.
Dire « Free Palestine » à une personne parce qu’elle est juive n’est pas un acte de solidarité avec la Palestine. C’est une assignation politique.
C’est l’idée qu’une personne juive serait, du seul fait de son identité, liée aux actes du gouvernement israélien, sommée de se positionner ou de se justifier. C’est un réflexe consistant à ne plus voir une personne juive comme un individu, mais comme le support de fantasmes, de projections et de responsabilités imaginaires. C’est un mécanisme qui réduit les juif.ves à une allégeance fantasmées, qui attribue collectivement des opinions ou des loyautés supposées sur la base de leur seule appartenance au judaïsme.
C’est du racisme.
Et c’est précisément parce que je suis profondément attachée aux luttes antiracistes que je refuse de laisser passer cela.
À travers mon témoignage, j’avais aussi à coeur de mettre en lumière un acte de solidarité. Dans un moment où je me suis retrouvée en détresse, avec cette boule au ventre, j’ai eu la chance d’être entourée.
Une alliée non juive, issue des milieux de gauche et antifascistes, qui ne me connaissait pas directement, s’est engagée avec une détermination et une générosité qui m’ont profondément touchée.
Elle n’a pas détourné le regard. Elle a pris les choses à bras-le-corps pour que cette situation ne demeure pas dans l’impunité, et son soutien a largement contribué à m’apaiser. Je lui en suis infiniment reconnaissante.
Au-delà de son aide, j’ai aussi été profondément marquée par les messages de soutien et de solidarité exprimés par d’autres allié.es.
Dans un moment où l’on peut se sentir humiliée, isolée et impuissante, ces réactions ont eu une valeur immense.
Je mesure aussi le privilège que j’ai eu d’être entourée par des personnes engagées car beaucoup de personnes juives confrontées à ce type de situation n’ont pas cette chance. Elles restent seules avec ces couches de violence qui s’accumulent d’expériences en expériences similaires.
Grâce à cette mobilisation, j’ai également reçu des excuses que j’ai choisi de considérer comme sincères. Je sais que certaines personnes autour de moi ne partagent pas cette lecture et m’ont dit de rester prudente. Peut-être qu’elles ont raison. Mais j’ai préféré croire en la capacité des êtres humains à se confronter à leurs actes, à prendre conscience de la portée de leurs paroles.
En attendant, je me suis retirée des applications de rencontre. Car même si j’ai retiré l’appartenance religieuse de mon profil, je sais qu’au détour d’une conversation, cela pourrait recommencer.
Et cacher sa judéité n’est pas un privilège.
Si je partage ce témoignage c’est pour rendre visible une réalité souvent minimisée, et peut-être donner un peu de force à celles et ceux qui traversent des expériences similaires. Car j’ai aussi vu des mains tendues. J’ai vu des allié.es refuser l’indifférence.
Et ces gestes de solidarité ont eu, pour moi, quelque chose de profondément réparateur.