1 Mon responsable en restauration m’appelait “la youpine” et m’a dit que je “ressemblais à Anne Frank sans être passée à la douche”.
2 Dans une école secondaire à Bruxelles – école non juive, mais dans laquelle il y avait plusieurs élèves juifs -, il y a eu une fuite de gaz et on devait sortir du bâtiment. Quelqu’un a répété plusieurs fois « les Juifs, c’est bon, vous pouvez rester, vous êtes immunisés. » L’élève Juif le plus récemment arrivé dans l’école a été en parler à la professeure (d’histoire, ironiquement), qui a juste haussé les épaules.
3 J’avais 16 ans, on s’est réunis avec des amis après les cours dans la coloc d’une amie. Je ne me souviens plus de la conversation (sans doute la question des génocides dans le programme scolaire), mais 17 ans plus tard je me souviens encore de cette phrase lancée par une des personnes du groupe : “moi je trouve quand même qu’on parle trop de la Shoah, depuis la primaire on nous bassine avec ça”. Je me souviens être restée sidérée, ne sachant quoi répondre, me sentant presque coupable que la mémoire des miens puisse prendre “autant” de place.
“On parle trop de la Shoah!”
Des blagues sur Anne Frank ou les chambres à gaz ne choquent plus certains publics. Pour en arriver là, il a fallu banaliser la Shoah et en faire un objet de dérision.
Or, la parole des survivant-es n’a été entendue qu’à partir des années 1990 dans les établissements scolaires, bien que de nombreux témoins aient parlé ou écrit dès la Libération, ou même avant, mais ils ont fait face à un refus d’écoute. Pendant longtemps, la société n’était pas prête à accueillir leurs récits, dans un contexte de déni, de minimisation, de suspicion ou de volonté de passer à autre chose.
À peine ce silence brisé, un discours est apparu : “on parle trop de la Shoah”, “les Juifs monopolisent la mémoire”. Les remarques de ce type sont entrées dans le langage courant ou se traduisent en blagues, malgré le fait que la mémoire de la Shoah n’a été institutionnalisée que récemment. Ce discours alimente encore aujourd’hui le trope antisémite de la victimisation.
La banalisation de la Shoah a aussi ouvert la porte à la logique de la concurrence victimaire, documentée au moins depuis les années 1980 (Cf : La concurrence des victimes, Jean-Michel Chaumont, 1997), et récemment popularisée par des figures comme Dieudonné, alimentant une hiérarchisation des mémoires et légitimant une parole antisémite déguisée en humour ou en critique politique.
Humour, vraiment ?
Une des traductions de cette banalisation de la Shoah passe par l’humour. Outre les insultes explicitement antisémites (“youpine”), les blagues reposent souvent sur des analogies implicites avec les chambres à gaz, normalisant le lexique lié à l’extermination, devenu un lieu commun dans la culture de l’humour. La référence à Anne Frank devient un ressort comique: le caractère extrême de l’événement est précisément ce qui le rend “efficace” dans une logique de choc. Ce type de propos relève d’un humour de domination, normalisant la violence symbolique.
Parce que les blagues supposent un savoir partagé: tout le monde comprend les références qui sont faites dans ces témoignages (le patron et la classe d’école), ce qui alimente un humour de connivence et crée du lien entre ceux qui rient des Juifs, au prix de leur exclusion et en reprenant les codes nazis.
On peut aussi constater dans ces 3 témoignages l’absence de réaction de l’entourage, dont le silence cautionne ce type de banalisation (y compris de la part de l’institution, incarnée dans la figure de l’enseignante, qui se contente de hausser les épaules). Cela alimente l’idée que les Juifs sont trop sensibles, qu’on peut rigoler de tout mais pas d’eux.
Et surtout, ça plonge la victime dans la solitude.
En bref :
- Refuser les blagues ou discours qui banalisent la Shoah dans une logique de domination
- Refuser l’absence de prise de responsabilité par le registre du second degré. L’humour permet à son auteur de nier l’intention antisémite : “c’était pour rire”. Cela rend la contestation plus difficile et isole la personne blessée.
- Ne pas relativiser: la banalisation de la Shoah ne passe pas uniquement par le négationnisme explicite ou le déni frontal, mais aussi par des micro-pratiques quotidiennes: blagues, allusions, soupirs de lassitude, indifférence,…