1 Un jour, lors d’une discussion en classe, le formateur raconte devant tout le monde qu’il s’est déjà fait insulter de « sale juif » dans le métro parce qu’il a une barbe, mais il précise bien : « je ne suis pas juif ». Face à ces propos, je rétorque que moi aussi, je me suis déjà fait insulter de « sale juive » étant plus jeune, mais que, pour ma part, je le suis réellement.
Une dizaine de paires d’yeux se braquent alors sur moi, dont ceux du formateur.
Ce dernier me dit : « Hein ? Quoi ? T’es juive ? Mais je pensais que les juifs, on les reconnaissait que par leur nez ! »
Sur le moment, choquée et prise au dépourvu, j’ai répondu : « Oui, à l’époque d’Hitler, sûrement. »
Personne n’a rien dit et le cours a repris.
À la pause de midi, j’ai tenté de demander aux autres élèves s’ils n’avaient pas trouvé les propos du formateur choquants. Ils m’ont répondu qu’ils n’avaient pas tout suivi et n’avaient pas relevé ses propos.
2 Automne 2024. Lors d’une pause midi au travail, la conversation tourne autour des passeports et autorisations parentales à avoir lorsqu’on voyage avec des enfants, sans l’un des parents. Mon directeur, ayant vécu un souci de ce type lors de ces dernières vacances, s’offusque de l’attitude des douaniers et dit: “A la limite, si j’avais eu un grand nez et que j’étais parti pour coloniser la Cisjordanie, je dis pas, qu’ils m’arrêtent… mais là, franchement, moi…?!” Un silence suit ses mots. Aucune des dix personnes présentes ne répond. Il se lève, prend ses affaires, dit “pom pom pom” sur un ton gêné tout en sortant de la pièce.
Le « nez juif » : construction d’un stigmate
L’association entre les Juifs et certains traits physiques, en particulier le « nez juif », ne relève pas d’une réalité biologique, mais d’une construction historique et idéologique.
Une invention médiévale
Au Moyen-Âge chrétien, dans un contexte de concurrence religieuse, les autorités ecclésiastiques et politiques mettent en place des dispositifs visant à distinguer les Juifs des chrétiens. Cette distinction est d’abord imposée par des signes visibles, comme la rouelle, notamment à partir du Quatrième concile du Latran (1215).
Mais elle ne reste pas uniquement vestimentaire. À travers l’iconographie religieuse, les enluminures et les premières formes de caricature, elle s’inscrit progressivement dans les représentations des corps eux-mêmes.
Ces images reposent sur une conception selon laquelle l’apparence physique reflète une vérité morale ou spirituelle. Dans ce cadre, les traits jugés disgracieux ne décrivent pas : ils signifient. Le « nez crochu » devient ainsi un marqueur symbolique, chargé d’indiquer une altérité et une supposée déviance intérieure.
1170, première représentation du nez crochu assigné à Judas et détournant le regard du Christ. Depuis, le nez crochu est devenu la façon de caricaturer les juifs. L’imaginaire du nez crochu persiste encore aujourd’hui dans nos imaginaires collectifs.
De la caricature à la pseudo-science
Au XIXe siècle, cette représentation est réactivée et transformée par les théories raciales. Ce qui relevait auparavant du registre religieux bascule dans une prétention scientifique : la physiognomonie et l’anthropométrie prétendent identifier les « races » à partir de traits physiques.
Le « nez juif » devient alors un prétendu indice racial. Cette naturalisation du stéréotype renforce sa puissance : il ne s’agirait plus d’une croyance, mais d’un fait.
(De haut en bas : Un courtier juif, Thomas Rowlandson, 1789; Journal antisémite “La Libre Parole illustrée” dirigé par Edouard Drumont, 1893, Paris.)
L’instrumentalisation nazie
Sous le régime d’Adolf Hitler, ces représentations atteignent un degré extrême de systématisation. La propagande nazie diffuse massivement des images caricaturales où le nez devient un signe quasi obsessionnel d’identification.
Ce processus participe à la déshumanisation : réduire un groupe à des traits caricaturaux, c’est préparer symboliquement sa mise à l’écart, puis sa destruction.
(Couverture du livre “Les protocoles des sages de Sion”, 1920.)
Une persistance contemporaine
Aujourd’hui encore, ce stéréotype continue de circuler dans l’imaginaire collectif, souvent de manière implicite. Il peut apparaître dans des blagues, des dessins ou des représentations médiatiques, parfois sans conscience de son héritage.
Mais il reste porteur d’une histoire lourde : celle d’un regard qui essentialise, stigmatise et exclut.
(Carnaval d’Alost, Belgique, 2019.)
Un mécanisme plus large de stigmatisation
Ce procédé n’est pas propre à l’antisémitisme. On retrouve des mécanismes similaires dans d’autres constructions culturelles.
La figure de la sorcière en est un exemple frappant : nez crochu, chapeau pointu, animal associé au diable. Là aussi, il s’agit de rendre visible une supposée déviance morale ou spirituelle.
Ces figures fonctionnent comme des dispositifs de projection : elles matérialisent des peurs sociales en les incarnant dans des corps reconnaissables.