Une personne m’a dit qu’elle ne pouvait pas être antisémite parce qu’elle était arabe. J’ai commencé à lui expliquer que ce n’était pas vrai, et elle m’a interrompu en me disant « je ne peux pas te laisser dire n’importe quoi comme ça ».
Un autre jour, George-Louis Bouchez a fait une remarque similaire lors d’une conférence à laquelle j’ai participé, en disant que « certaines personnes sont antisémites sans réaliser qu’elles sont sémites ». Cette remarque, pas très subtile, visait à ramener la problématique sur les Arabes.
« Sémite » n’est pas une identité : déconstruire un malentendu
D’où vient le mot “antisémitisme” ?
Le terme “antisémitisme” a été popularisé en 1879 par Wilhelm Marr, un idéologue allemand qui voulait donner une caution pseudo-scientifique à sa haine des Juifs. Plutôt que de dire simplement “haine des Juifs” (Judenhass), il forge le mot “antisémitisme” pour l’inscrire dans une idéologie racialiste, opposant une prétendue “race sémite” à une “race aryenne”.
Mais en réalité :
- Le terme “sémite” renvoie uniquement à une famille de langues (arabe, hébreu, amharique, araméen…).
- Il n’existe pas de “race”, de peuple ou d’ethnie sémite.
- Les Juifs ne se désignent pas eux-mêmes comme “Sémites” : c’est une appellation exogène, imposée de l’extérieur.
Pourquoi c’est important ?
Certaines personnes nient la singularité de l’antisémitisme comme forme de racisme visant les Juifs en prétendant que ce terme vise aussi les Arabes (“ils sont aussi des sémites!”). Ces arguments pseudo-scientifiques sont fallacieux, et se prolongent dans un autre discours soutenant qu’un “Sémite” (un Arabe) ne peut pas être antisémite (à l’égard d’un Juif dont on soutiendra par ailleurs qu’il n’est pas sémite mais blanc, européen, polonais, etc).
C’est un faux débat.
Le fait que le mot soit mal formé sur le plan étymologique ne remet pas en cause la réalité sociale et historique de l’antisémitisme.
On observe le même phénomène pour l’islamophobie, niée sur base de jeux de langage (une “peur de l’islam” de manière littérale) plutôt que sur des données sociologiques (une forme de racisme à l’égard des personnes musulmanes).
En insistant uniquement sur l’étymologie avec des arguments pseudo-scientifiques, on dépolitise la question, on évacue les faits, et surtout, on fait taire les vécus des personnes concernées.
Un peu d’histoire…
Une vision racialiste née de l’Europe des nations
L’idée de catégories raciales figées (comme “les Sémites” ou “les Aryens”) apparaît au dix-neuvième siècle, au moment où les États-nations européens cherchent à construire des identités homogènes : une langue, un peuple, une terre.
Le terme “sémite” : une invention raciste… pour catégoriser les Juifs comme «sous-humains»
Le mot “sémite” est donc au départ une catégorie raciale inventée pour classer les Juifs comme étrangers voire inférieurs, dans une opposition à la prétendue race “aryenne”. C’est une construction idéologique liée au racisme scientifique et à l’eugénisme du dix-neuvième siècle.
Cf. Pardo & Delors, 2024, Petit manuel de lutte contre l’antisémitisme, p.102-103
En résumé:
- Il n’existe pas de “race sémite” : c’est une fiction raciste
- Le terme “antisémitisme” est mal choisi mais la réalité qu’il désigne est bien réelle et actuelle
- Détourner le débat sur l’étymologie équivaut à silencier les personnes juives